Handicap et pop culture : vers une sortie des stéréotypes?

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Pas évident de s’identifier à Passe-Partout ou à Joséphine, ange gardien, lorsque l’on est une personne de petite taille ! Pourtant, ces derniers ont longtemps été les seuls « role model » à disposition.
En plus de rencontrer mille et une difficultés au quotidien dans une société où rien n’est adapté à leurs besoins, les personnes atteintes de nanisme ont dû endurer pendant des décennies leurs caricatures sur petits et grands écrans. Insignifiants ou manichéens, asexués ou lubriques, idéalisés ou diabolisés… Les personnages de petite taille, - lorsqu’il y en avait !-, étaient tout sauf réalistes ou complexes. Que d’occasions manquées pour faire évoluer les regards sur une maladie génétique qui touche plus de 10 000 personnes en France ¹ ! Mais ça, c’était avant l’arrivée de Game of Thrones². Il aura fallu attendre les années 2000 et Tyron Lannister, pour que les représentations commencent (un peu) à bouger… Tour d’horizon des personnages de petite taille dans la pop culture. 

Des seconds rôles déshumanisants

Avant les années 1990, les personnes atteintes de nanisme sont pratiquement absentes du cinéma français et américain. Quelques rares personnages de petite taille sont au coeur de l’action dans certains films « arty », mais ce sont les exceptions qui confirment la règle. Ainsi, Hans et Frida, l’illusionniste et l’écuyère du cirque Tetrallini de Freaks³, sont bouleversants d’humanité dans ce film culte de Tod Browning, mais ils alimentent le cliché qui présente les personnes de petite taille comme des monstres de foire. Et qui se souvient des héros révoltés de la délirante allégorie de Werner Herzog Les nains aussi commencent petits ⁴ ou des voyageurs spatiotemporels de Bandits, bandits⁵, film très fantaisiste de Terry Gilliam ? 

Mis à part ces ovnis cinématographiques, les personnes de petite taille sont reléguées à des seconds rôles, souvent atypiques ou déjantés, comme le clône miniature du Dr. Denfer répondant au nom de Mini moi dans Austin Powers 2 : l’espion qui m’a tiréeou The Man from Another Place, tout de rouge vêtu dans la série Twin Peaks⁷. Cependant, s’ils ne font que de brèves apparitions et qu’ils sont loin d’être réalistes, ces deux personnages ont marqué les esprits, notamment grâce à leurs numéros de danse inoubliables… Dans d’autres cas moins reluisants, les personnages de petite taille sont cantonnés à une simple présence physique. En France, Passe-Partout et ses deux acolytes Passe-Temps et Passe-Muraille, de l’émission Fort Boyard sont sourds et muets. Passifs, ils ne sont ni animateurs, ni participants et font presque figure d’éléments du décor, même si, selon le producteur de l’émission, ils donnent de la visibilité aux personnes de petite taille et « banalisent leur différence »⁸. Cette absence totale de personnalité, qui empêche l’identification, l’attachement et donc l’empathie, conduit à la déshumanisation de ces personnages et ouvre la porte aux pires dérives. Devenus des objets, les personnes de petite taille n’apparaissent plus dans les films que parce qu’ils sont mentionnés dans le cadre du lancers de nains comme dans Le loup de Wall Street⁹, Dodgeball¹⁰ ou Moi, Michel G., milliardaire, maître du monde¹¹.

 

Sous les projecteurs de la fantasy

Avec Joséphine, ange gardien¹², le vent semble enfin tourner. Si le personnage de la série est une fée asexuée et dénuée de toute aspérité, Joséphine fait cependant preuve d’une finesse psychologique, d’un altruisme et d’une capacité de persuasion hors du commun. Cette idéalisation est encore une exagération et donne donc une image faussement positive des personnes atteintes de nanisme, mais elle a le mérite de susciter la sympathie de millions de spectateurs. La série, -en cours depuis 24 ans!- a reçu de nombreuses récompenses et a fait de Mimie Mathy la personnalité féminine préférée des Français (et la 3e après Yannick Noah et Zinedine Zidane¹³ ! ). 

De manière générale, la magie, et plus particulièrement la fantasy, a beaucoup fait pour la cause des personnes atteintes de nanisme, même si elle a aussi nourri certains stéréotypes. En 1988, c’est un courageux fermier-magicien de petite taille qui est placé au coeur du scénario du film Willow¹⁴, qui porte d’ailleurs le nom du nain et non celui de « l’élue » qu’il protège ! Dans la trilogie du Seigneur des anneaux ¹⁵ puis dans celle du Hobbit¹⁶, les personnages de petite taille sont également à l’honneur. Dans la première, le nain Gimli tisse une amitié mythique avec l’elfe Legolas qui invite au dépassement des clivages de l’apparence. Et dans la deuxième, le nain Kili a une relation amoureuse avec l’elfe Tauriel, péripétie absente des livres de Tolkien. Mais la consécration viendra avec Tyron Lannister, qui est probablement l’un des personnages les plus populaires de la série mondialement regardée Game of Thrones. Tyron Lannister, incarné par l’acteur Peter Dinklage, est, avec Gimli, l’une des figures emblématiques de cette dynamique de normalisation progressive du nanisme porté par la fantasy. Bien que son handicap soit considéré comme une tare par sa famille - en particulier son père - c’est probablement le meilleur stratège de la série-phénomène, et le plus complexe à saisir psychologiquement.

Prochaine étape dans le parcours semé d’embuches de l’inclusion : arrêter de proposer des rôles de créatures fantastiques aux acteurs de petite taille qui ont aussi leur place dans le monde réel ! Là encore, Peter Dinklage fait figure de précurseur puisqu’en 2003, il incarne un passionné de train qui hérite d’une gare désaffectée dans le film The station agent¹⁷,où les thèmes de la différence et de la solitude sont, enfin, abordés avec justesse…

Publié le 29 Septembre 2021